La vision aveugle

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La vision aveugle 

La cécité corticale est une maladie qui comporte des zones encore inexplorées.  En vivant cette maladie au quotidien je me suis rendu compte que je percevais parfois des mouvements alors que je suis totalement incapable de les voir réellement.  J’ai appris depuis peu que cette faculté de perception s’appelle la vision aveugle.  Il semblerait que des informations atteignent mon cerveau en passant par des fonctions résiduelles épargnées qui demeurent encore dans mon cortex cérébral.  Pourtant, cela n’explique pas le fait que bien souvent le mouvement perçu ne soit pas devant mais derrière moi.  Lorsque je marche, je peux prévoir et anticiper le déplacement d’une personne qui me suit ou qui essaye de me dépasser.  Je tends instinctivement la main lorsqu’on me salut, bien que je ne puisse pas saisir au bon endroit la main qu’on me tend en retour. Idem lorsqu’on me tend la main pour dire au revoir j’anticipe le mouvement et cela laisse mes interlocuteurs abasourdis.  La régularité avec laquelle il me semble percevoir ces gestes  montre qu'il ne s'agit pas uniquement de hasard.  Mais qu'en  est-il exactement de la vision aveugle ?  Tout d’abord, l'expression a quelque chose de dérangeant tellement elle est paradoxale. Même dans le milieu scientifique, elle a encore des détracteurs féroces qui sont convaincus qu'elle repose sur un artefact d'expérimentation. Car on sait intuitivement que pour localiser un objet dans l'espace, on doit d'abord avoir conscience de sa présence. 

Ce qui n'est pas le cas avec la vision aveugle.  Lorsque le cortex visuel est détruit à la suite d'un accident cérébro-vasculaire ou d'une opération, le sujet est réellement aveugle alors mêmes que ses yeux réagissent normalement et que ses reflexes pupillaires et sa structure oculaire ne révèlent aucune anomalie D'autre part, les tests des neuropsychologues montrent hors de tout doute que les sujets perçoivent certains stimuli visuels. Ils conservent ce que les scientifiques appellent une vision ” résiduelle “. Malheureusement pour eux, leur conscience n'a pas accès à cette information  Pour tenter d'élucider les mécanismes de cette vision résiduelle, les chercheurs s'appuient sur la ” théorie des deux systèmes visuels principaux  Jusqu'en 1978, on a étudié la vision aveugle auprès de personnes qui avaient subi des lésions à l'arrière du cerveau, dans la région qui traite les informations visuelles (le cortex visuel). Ces patients réussissaient presque toujours à détecter et localiser une cible, et à percevoir la présence ou l'absence de mouvement, des tâches attribuables à un noyau de neurones situé sous le cortex, le colliculus supérieur. Le fait qu'il soit situé en profondeur dans le cerveau expliquerait pourquoi les patients n'ont pas conscience de ce qu'ils voient. En effet, c'est dans la couche superficielle du cerveau, le cortex, que se produisent les événements neuronaux dont nous avons conscience. Certains de ces patients sont aussi capables d'identifier certaines formes simples et les couleurs, propriétés qui sortent nettement des compétences du colliculus supérieur. On a longtemps cru qu'elles étaient dues à des régions du cortex visuel épargnées par la lésion. Mais une étude sur certains patients allait ébranler cette hypothèse. Ces patients ont les mêmes capacités résiduelles attribuées au colliculus supérieur : ils localisent les cibles et perçoivent les mouvements. 

Cela est tout à fait normal puisque cette structure, située en profondeur dans le cerveau, n'est pas touchée. Mais en principe, ils ne devraient pas avoir conscience des couleurs puisqu'ils n'ont plus du tout d’information au niveau du cortex. Quand la science a pu démontrer que ces patients étaient, sensibles à la couleur, tout le monde est devenu mal à l'aise Certains patients pouvaient même nommer les couleurs. ” Ils ne disent jamais qu'ils ont vu mais plutôt qu'ils ont “senti” quelque chose… Lorsqu’on leur demande s'ils peuvent décrire ce qu'ils ont senti, ils finissent par dire quelque chose comme “rouge-orange comme un coucher de soleil” ou encore “bleu-gris comme le ciel”… Comment résoudre cette énigme de la couleur ? Même si la perception consciente des couleurs ne se fait normalement qu'au niveau du cortex, plusieurs noyaux sous-corticaux répondent à des stimuli colorés, mais ils agissent surtout comme relais. Certains scientifiques ont suggéré qu'ils pourraient devenir de nouveaux centres de traitement pour la couleur. 

Il y a cependant une question à laquelle toutes ces hypothèses n'arrivent pas à répondre. Comment les aveugles peuvent ils percevoir les couleurs ? C'est que le point est vraiment crucial. On ne connait qu'une route capable d'informer ce centre de la parole d'une couleur perçue du côté aveugle. Or cette route passe par des faisceaux nerveux endommagés notamment ceux qui reliaient le cortex visuel épileptique à l'autre hémisphère en passant par le corps calleux. Comment peut se faire le transfert de l'information du côté intact du cerveau si on a détruit une partie de la route ? Les personnes dont le cortex visuel droit a été enlevé ne peuvent théoriquement pas nommer des couleurs perçues du côté gauche de leur champ visuel. Pourtant en pratique elles y parviennent ! On croit que de nouvelles voies nerveuses se forment entre le côté abîmé et le côté sain du cerveau. 

Le cortex visuel intact interpréterait alors l'information perçue et la transmettrait à la région du cerveau qui est responsable du langage. Le traitement de la couleur se ferait alors du côté sain et l'information voyagerait ensuite par les routes qui relient le cortex visuel sain à l'aire du langage. Cette formation de nouvelles voies en laisse plusieurs sceptiques tant elle supposerait une grande plasticité du cerveau. Une des plus simples partirait du noyau qui relie la rétine au cortex visuel (le corps genouillé latéral) du côté aveugle et rejoindrait directement le cortex visuel opposé.  On aurait alors la formation d'une voie qui n'existe pas chez l'individu normal. Une autre pourrait se former entre les deux colliculus supérieurs, situés très près l'un de l'autre Comment trouver ces voies croisées ? Comment démystifier tout cela ? Difficile d'aller tripoter le cerveau humain ! Et l’on reste actuellement avec une question à laquelle on ne peut pas encore répondre.  La vision aveugle permet elle réellement de voir ?  Si tel était le cas ce phénomène changerait aussi l'image que nous avons de notre conscience. Des fonctions que l'on avait toujours crues irrémédiablement liées se retrouvent soudainement séparées. ” Voir ” et ” savoir qu'on voit ” ne vont plus nécessairement de pair. On se rend finalement compte que la perception n’est pas une fenêtre ouverte sur la réalité et cela non seulement parce que cette réalité n’est plus du domaine purement psychique quand on en prend conscience mais aussi parce qu’elle cesse alors d’être du domaine physiologique lorsque les liens physiques sont rompus.  Faut-il prendre conscience du perçu pour réellement percevoir ?  La vision aveugle est-elle réelle ou simplement subjective ? 

Publié dans : Non classé ||le 26 août, 2008 |

2 Commentaires Commenter .

  1. crystallia
    le 30 avril, 2009 à 7:28 crystallia écrit:

    Passionnant cet article, le développement de la question pourrait certainement aboutir à des avancées scientifiques majeures…

  2. nenette33
    le 17 octobre, 2009 à 19:02 nenette33 écrit:

    Quel article bien documenté et tellement bien écrit, grâce à toi j’ai réussi à imaginer (je sais que je dois être loin de la réalité malgré tout car souvent il faut avoir vécu les choses pour bien les comprendre) la dure réalité de ton quotidien. Je n’avais jamais entendu parler auparavant de la vision aveugle. Merci Katou pour toutes ces lumières que tu nous envoies.

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